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Entretien avec Lucette Finas (La Quinzaine Littéraire) à propos de L'embryon est-il un être vivant ?

par Lucette Finas
La Quinzaine Littéraire

Ce document est proposé en lien avec le livre L'Embryon est-il un être vivant ?, de Francis Kaplan.

Lucette Finas : La première chose qui m’a étonnée en lisant votre livre L’Embryon est-il un être vivant ? c’est qu’il dit que l’affirmation de l’Eglise catholique selon laquelle l’embryon est un être vivant dès la conception ne relève pas, contrairement à ce que tout le monde pense, de la foi — ce qui entraînerait qu’aucune discussion ne serait possible, puisque, par définition, la foi ne peut être l’objet de discussions.

Francis Kaplan : Le fait — qu’on ignore en général — est que l’Eglise a considéré tout à fait explicitement et officiellement, jusqu’au milieu du XIXème siècle, que l’embryon ne devient un être vivant et que l’avortement n’est donc un homicide qu’à partir du quarantième jour après la conception — et, pour les filles, à partir du quatre-vingtième jour. C’est ce que dit Thomas d’Aquin, le théologien qui a le plus d’autorité dans l’Eglise catholique; c’est ce que répètent Sixte V et Grégoire XIV ; c’est ce qu’enseigne le catéchisme romain de Pie IV et Pie V. Et si l’Eglise catholique a changé depuis, ce n’est pas pour des raisons théologiques, mais — comme le dit Benoît XVI — en fonction de ce qu’elle croit que dit la science moderne. Une discussion est donc possible et, évidemment, sur le seul terrain scientifique et épistémologique. On remarquera incidemment que quatre-vingt jours correspondent pratiquement à la période pendant laquelle l’avortement est légalement autorisé en France.

L.F.  : Comment la science — ou l’épistémologie — peut-elle démontrer que l’embryon n’est pas un être vivant dès la conception ?

F.K. : Il faut pour cela distinguer entre « être vivant » et être « un être vivant ». On peut dire que l’embryon est vivant au même titre qu’on peut dire que mon œil, parce qu’il voit, est vivant par opposition à un œil aveugle qu’on peut considérer comme un œil mort, que ma main, parce qu’elle peut saisir, est une main vivante par opposition à une main paralysée qu’on peut considérer comme une main morte dans le même sens où on parle de feuilles mortes, de tissus morts, de cellules mortes. Mais ni mon œil ni ma main ne sont pas des êtres vivants. Un être vivant est un être qui a des fonctions dites précisément vitales, telles qu’elles forment système, c’est—à- dire telles qu’elles maintiennent l’être vivant en vie, qu’elles ne nécessitent aucune autre fonction pour le maintenir en vie et telles que si l’une ne fonctionne pas, aucune autre ne fonctionne et telles qu’alors l’être se décompose. Ma main, mon œil, si ils ont une fonction (saisir, voir), n’ont pas de fonctions qui les maintiennent en vie ; ce ne sont donc pas des êtres vivants ; ils ne sont maintenus en vie que par l’être vivant auquel ils appartiennent, en l’espèce moi qui suis un être vivant. Ce sont, comme dit Buffon, des « parties organiques vivantes ». Quant à l’embryon, il n’a pratiquement aucune fonction vitale ; les fonctions vitales dont il a besoin pour être vivant sont celles de la mère. C’est grâce à la fonction digestive de la mère qu’il reçoit la nourriture digérée dont il a besoin et dont il ne pourrait pas profiter si elle n’avait pas été digérée par la mère ; c’est grâce à la fonction glycogénique du foie de la mère qu’il reçoit le glucose dont il a besoin ; c’est grâce à la fonction respiratoire de la mère que les globules rouges de son sang auront l’oxygène dont il a besoin ; c’est grâce à la fonction excrétoire de la mère qu’il expulse les matières nuisibles, les déchets qui autrement l’empoisonneraient.

L.F. : Cela signifierait que l’embryon est une partie de la mère, comme l’œil est une partie de l’être vivant auquel il appartient. Mais ne provient-il pas aussi du père et comment peut-on être à la fois une partie d’un être vivant — la mère — et une partie d’un autre être vivant — le père ? Ne faut-il pas en déduire qu’il est un nouvel être vivant indépendant de la mère comme du père ?

F.K. : Mais comment peut-il être un être vivant s’il n’a pas les fonctions vitales qui le maintiennent en vie ? En tout état de cause, il n’est pas une partie du père puisque ce n’est pas le père qui le maintient en vie. D’autre part, contrairement à ce qui semble généralement, s’il est essentiel pour un être vivant d’avoir une mère, il n’est pas pour lui essentiel d’avoir un père ; certains animaux naissent par parthénogenèse; un biologiste sud-coréen a obtenu, sans d’ailleurs, le vouloir, un début de parthénogenèse humaine ; si on n’a pas encore cloné un être humain, le fait qu’on interdise de chercher à le faire, prouve qu’on pense que c’est possible et si l’ovule énucléé, le noyau qu’on y introduit et l’utérus dans lequel on l’implante appartiennent à la même femme, ce sera en fait une véritable parthénogenèse. Et si un embryon obtenu dans ces conditions — donc un embryon sans père — se développe normalement sans se distinguer pour l’essentiel d’un embryon avec père, la raison que vous me proposerez de dire qu’il est un être vivant n’existerait plus et ne resteraient valables que les raisons de dire qu’il ne l’est pas; pourquoi alors différencier un embryon avec père de cet embryon sans père et dire que le premier est un être vivant ? En fait, ce qu’on appelle « partie du père » de l’embryon, c’est une partie de ses chromosomes, et ce qu’on appelle conception correspond pratiquement à une greffe de ces chromosomes dans un ovule de la mère et une greffe n’a jamais abouti à faire émerger un nouvel être.

L.F. : Ne peut-on dire du moins qu’un embryon est un être vivant en puissance et que détruire un être vivant en puissance est presque aussi grave que de tuer un être vivant « en acte », puisqu’un être vivant en puissance, si on ne le détruit pas, deviendra nécessairement, sauf accident intercurrent, un être vivant « en acte »?

F.K. : Nécessairement, comme vous dîtes, c’est-à-dire en particulier par lui-même, c’est-à-dire tel que le passage de l’état d’être un être vivant en puissance à l’état d’être un être vivant « en acte » ne s’explique que par des facteurs internes. Une feuille de papier ne devient un dessin que par l’intervention d’un facteur externe au papier — le dessinateur — et personne ne pensera que détruire une feuille de papier est presque aussi grave que de détruire un dessin. Un gland est en puissance un chêne, car le sol dans lequel il est planté ne joue qu’un rôle nutritionnel, que son passage de l’état de gland à l’état de chêne n’est dû qu’à des facteurs internes au gland. On pense qu’il en est de même de l’embryon. En réalité, il n’en est pas ainsi : les travaux scientifiques les plus récents, en embryologie, — dont on n’a pas encore mesuré toute la portée — montrent le rôle nécessaire de la mère. Ce n’est pas l’embryon qui se développe, c’est la mère qui le développe. Significatif est ce que déclare un des auteurs de ces travaux : c’est la mère « qui via la production de la sérotonine périphérique dans le sang dicte, durant plus de la moitié de la gestation, le développement neurologique et la viabilité future de l’organisme qu’elle porte ». On n’a jamais réussi à obtenir un développement de l’embryon en se bornant à le mettre dans un milieu seulement nutritif ; on n’obtient qu’une multiplication désordonnée des cellules. Ce qui est en puissance, c’est donc la mère — en puissance de donner naissance à un être vivant — et non l’embryon.

L.F. : Ne peut-on pas considérer cependant que la veille de l’accouchement le foetus est déjà un être vivant et, dans ces conditions, s’il ne l’est pas immédiatement après la conception, à partir de quand l’est-il ?

F.K. : Nous sommes devant un phénomène de continuité comme devant la calvitie et de même que, concernant la calvitie, nous ne sommes pas réduits à la seule alternative : chauve ou non chauve, — car on peut être plus ou moins chauve, — concernant le fœtus, nous ne sommes pas réduits à la seule alternative : être un être vivant ou ne pas être un être vivant ; la continuité implique qu’il puisse être plus ou moins un être vivant. Par rapport à l’avortement, il nous faut alors inventer un nouveau concept : être suffisamment un être vivant et votre question devient : à partir de quand un fœtus est-il suffisamment un être vivant ? Ceci dit, on ne peut pas plus répondre à cette question d’une manière rigoureusement précise qu’on ne peut répondre d’une manière précise à la question : « quel le nombre suffisant de cheveux pour qu’on ne puisse pas dire qu’on est chauve ? ». Ce sont nécessairement des limites floues.  C’est, d’ailleurs, le cas de la plupart des constantes biologiques : le nombre normal — c’est-à-dire non pathologique — de leucocytes dans le sang est de 4.000 à 10.000 par mm3, mais aucun médecin ne considérera comme malade — et traitera comme tel — celui qui en a seulement 3. 990 ou en a 10.050. Aussi — toujours par rapport à l’avortement — convient-il plutôt d’inverser la question : jusqu’à quand l’embryon (ou le fœtus, nom qu’on donne à l’embryon à partir du troisième mois) n’est, en tout cas, absolument pas suffisamment un être vivant ? Et la réponse est simple : au moins jusqu’à la fin du troisième mois, puisque jusqu’à là il n’a pas d’activité cérébrale et qu’un homme sans activité cérébrale est considéré comme cliniquement mort. Ce qui correspond, d’ailleurs, pratiquement au délai légal, en France, autorisant un avortement — et, dans les autres pays autorisant un délai plus long, au délai pendant lequel la plupart des femmes qui veulent avorter avortent, même si elles peuvent légalement le faire après.

L.F. : Est-ce que ces considérations vous conduisent à jeter un regard neuf sur l’avortement ?

F.K. : Je le crois fermement.

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